David Armstrong Six  /  Night School

Conglomérats, anachronies et autres amalgames

Cette exposition des œuvres les plus récentes de David Armstrong Six se compose d’une installation spécialement réalisée pour la grande salle de la Fonderie Darling et de différentes sculptures, placées dans l’espace de manière autonome : un premier groupe à l’apparence organique et rocheuse, posé à même le sol ; des demi cylindres au fini poli déployés dans l’espace ; des formes élancées de bois aux allures végétales et animales dispersées dans le lieu.

Formant un tout, les sculptures de l’exposition aux langages plastiques et expressions sculpturales spécifiques se jouent des styles et des genres, affirment leur hétérogénéité avec humour et liberté. Elles sont néanmoins les dispositifs actifs d’une mise en scène  en proie à des dualités et des associations qui opèrent entre elles, mais également à l’intérieur de chacune d’elles.

La première série de sculptures, à l’esthétique de la ruine et à la plasticité de roches tectoniques, prend la forme d’un amalgame de culture et de géologie qui résulte d’une composition de modules et d’objets hétéroclites recouverts d’une patine de ciment brut. Sous l’apparence d’un conglomérat à la fois raffiné et rudimentaire, ces œuvres relèvent d’une compression tout autant temporelle que formelle, d’une anachronie. Ainsi, des éléments distinctifs, des moulages de parties animales, associés à différentes époques ou cultures, s’y retrouvent de façon systématique : des sangsues géantes, animaux préhistoriques, reproduites en béton ; des débris d’enseigne aux idéogrammes chinois ancestraux, pétrifiés et encastrés dans la matière ; des empreintes de plastique- bulle, élément largement répandu dans le milieu de l’art et symbole de la culture d’aujourd’hui, du packaging et du plastique. La coexistence de différents procédés ajoute une complexité, une tension : une dualité est par exemple à l’œuvre entre l’empreinte et le moulage, l’entaille et le modelage, l’un supprimant, l’autre additionnant de la matière, faisant ainsi dialoguer espaces négatifs, protubérances, creux et accumulations.

Cette confusion créée par les techniques multiples, entre représentation, travail brut de la matière, jeux d’échelles, de mémoire et de projection mentale, engagent le visiteur à la fois dans une expérience directe avec les œuvres et dans un processus de déchiffrement de celles-ci. Se jouant des codes et des conventions, elles semblent n’appartenir à aucune époque, travesent le temps et provoquent des associations formelles, des rencontres fortuites, improbables. Dans le contexte de l’exposition, le tout cohabite pourtant en symbiose

Tandis que ce premier groupe de sculptures semble prendre racine dans le plancher de la galerie, l’installation monumentale et géométrique est réalisée avec précision, par un travail de design accompli, sur des socles de métal forgés sur mesure, selon une palette de couleurs choisies. Sous la forme d’un tube imposant, l’installation évoque un tunnel ou un grotto - passage urbain clandestin – , quelque vaisseau spatial destiné à la conservation d’archives mais aussi bien un pot d’échappement. Car de ce tube s’extrait, telle un piston, une cimaise sur laquelle des pavés carrés, modelés à la manière de bas-reliefs, sont accrochés selon le schéma d’un damier. Leurs compositions aux motifs abstraits pourraient autant renvoyer à des blocs de bois indiens, taillés et évidés afin d’être utilisés pour imprimer les tissus, qu’à un clavier d’ordinateur géant. Elles ne sont ironiquement que des moulages d’empreintes de chaussures de sport, agrandies et recadrées, rajoutant de la confusion entre les techniques et les motifs.

À travers ces deux interventions imposantes de l’exposition, des sculptures longilignes d’une autre facture, réalisées par une technique d’encollage de bois, sont dispersées dans l’espace. Faites à partir de modules assemblés les uns avec les autres, sortes de colonnes vertébrales articulées d’apparence végétale, animale ou humaine, pouvant secondairement servir de présentoir, ces sculptures ont encore une fois un statut ambigu. Leurs postures, dérivées de la culture contemporaine, reprennent les styles et les déhanchements de la cool attitude, et incarnent le désœuvrement, le flânage, l’oisiveté. Ces personnages semblent être les spectateurs des dispositifs en place. « Des étudiants sans doute, dans la poussière et les gaz d’une université libre. Leur statut demeure ambigu », suggère l’artiste. Sont-ils les étudiants de l’école nocturne à laquelle le titre fait référence ? Est-ce la mise en scène d’un atelier des beaux-arts, d’un palais de la découverte, d’un musée des sciences, d’un skatepark, ou encore d’un site archéologique du futur ? Seraient-ce des figures de science-fiction venues coloniser les lieux ?

Par ces superpositions esthétiques de techniques et de cultures, cette synchronisation du temps et de l’information, ce conglomérat hétérogène et disparate de matières et de langages, emprunté à l’esthétique de la ruine, de la contre-culture et de l’accélération, Armstrong Six nous amène à nous interroger sur l’empreinte des générations par une proposition ludique et poétique qui met à l’œuvre la virtuosité d’un sculpteur de son temps.

Caroline Andrieux

David Armstrong Six

Né à Belleville en Ontario, David Armstrong Six vit et travaille à Montréal. Son travail a été exposé à l'international depuis 1997, notamment à la Night Gallery (Los Angeles, 2014), à la galerie Nikolaj Kunsthall (Copenhague, 2013), lors de la Triennale Québécoise au Musée d'art contemporain de Montréal (Montréal, 2008) ainsi qu'au centre White Colums (New York, 2004). L'artiste a également présenté ses oeuvres lors d'expositions individuelles au Museum of Contemporary Canadian Art (Toronto, 2013) et à la Künstlerhaus Bethanien (Berlin, 2012). En 2011, il a été finaliste pour le Prix Louis-Comtois.