EXERCICES DE VOYANCE

La proposition de Guillaume Adjutor Provost pour la petite galerie de la Fonderie Darling assume une posture volontairement équivoque. Elle invite les visiteurs à une expérience à la fois familière et troublante — atmosphérique, voire légèrement intoxicante, comme l’annonce le titre de Vapeurs. Un premier parcours à travers l’exposition déclenche ainsi plusieurs questions : de qui sont les œuvres présentées dans l’exposition personnelle de Provost, « en conversation avec Julie Tremble et Guillaume B. B. » ? Comment les rôles ont-ils été distribués au sein de cette conversation et quelles en sont les traces dans la présente exposition ? Qui parle dans l’espace où nous sommes ? Quelle position devons-nous, pouvons-nous, y tenir en tant que regardeurs ? Et si l’on se rappelle ce personnage qui, à distance, sur le carton d’exposition, nous provoquait du regard : qui nous regarde ? 

Tout commence, chez Provost, par un profond désir de partage. Partage de l’espace artistique, puisque dans un geste dont il est coutumier, l’artiste a invité des collaboratrices, elles-mêmes artistes, à intervenir dans une exposition personnelle afin de construire un monde commun. Partage de la création des œuvres qui résultent de dialogues et d’échanges assidus, malgré qu’un plan de salle finisse par attribuer à chaque œuvre son créateur. Partage enfin des regards : si rien ne nous est livré, à nous regardeurs, des « conversations » qui ont eu lieu entre les artistes, nous sommes partie prenante de l’exposition qui en résulte – en tant qu’interlocuteurs, collaborateurs, acteurs. De fait, les œuvres exposées agissent comme des indices dont l’interprétation est ouverte, des signaux porteurs d’une énigme qu’il reviendrait à chacun d’énoncer en se faisant soi-même psychonaute, navigateur de l’âme.

Sur les murs de la galerie, une séquence de dix plaques — ou figures selon l’expression de Provost — décline l’une après l’autre des taches noires dont les motifs sont empruntés aux tests projectifs d’exploration de la psyché, dont le plus connu est le test standardisé de Rorschach. Quoique parfaitement reconnaissables dans leur forme, ces taches ne se laissent pas cependant appréhender aisément. Elles-mêmes font tache. Flottant sur une surface en aluminium dépourvue du pli qui eût justifié leur symétrie, chaque figure se présente telle une apparition, qui relève aussi bien de l’empreinte animale en cours de fossilisation, que de l’agrégat de corpuscules observé au microscope sur une lamelle badigeonnée de colorant, ou encore, du scan d’un corps révélant ses strates d’organes et de squelette. Voilà des images qui refusent de se laisser assigner à une représentation en particulier. Elles évoquent mille choses et ne se fixent à aucune, à l’instar du test dont elles s’inspirent : ce sont des images-miroir, qui vous renvoient ce que vous y projetez (vous y verrez sans doute tout autre chose que moi-même) ; ce sont, fondamentalement, des images de la mutation, de la migration des signifiants, de la métamorphose incessante. Le titre de l’œuvre dit bien : Nous ne sommes déjà plus les mêmes.

En regard de ces emblèmes nébuleux qui paraissent sans âge, une petite colonie de sculptures de résine en forme de trilobites géants jonche le sol de la galerie. Ces créatures marines qui nous sont parvenues à travers les millénaires par voie fossile semblent prises elles aussi dans un état transitoire, comme si elles subissaient quelque énigmatique transformation : leurs carapaces reluisent d’une couleur vert menthe, d’une phosphorescence on dirait radio-active, sous l’action sans doute de ces bouteilles d’alcool aux étiquettes jaunies, remplies d’herbes sédatives, qui les perfusent. Les voilà, ces trilobites, l’air d’osciller entre le sommeil et l’ivresse, à moins qu’ils ne soient au contraire sur le bord de se réanimer — qui sait s’ils ne se mettront pas à ramper sous l’influence combinée de la valériane et de la tequila ? Là encore, les associations d’images abondent (et le titre Planète hurlante entraîne vers l’univers de la science-fiction et de la dystopie). Là encore, ces associations demeurent obstinément libres : nulle référence n’est imposée en passage obligé pour faire sens des œuvres, lesquelles semblent plutôt chercher à déclencher un essaim d’interprétations, de nouvelles ramifications, de bifurcations imprévues.

Marcel Broodthaers en conversation avec Hideaki Anno et Akhenaton. L’œuvre de Julie Tremble poursuit ce travail de mise en réseau et d’embranchements par une mise en abyme de la grammaire de l’exposition elle-même. L’on peut identifier les références, et s’y appuyer pour décrire cette vidéo en animation de synthèse : une figure opalescente au cerveau surdimensionné, dont l’apparence rappelle le visage allongé du pharaon renégat, y prête voix à un poème de l’artiste post-moderne Marcel Broodthaers dans une atmosphère de fin du monde inspirée des anime de Anno. Ici comme ailleurs dans l’exposition, il s’agit d’abord et avant tout d’exercer son esprit d’aventure : les psychonautes naviguent certes l’histoire et les savoirs, mais tout autant leurs propres associations psychiques, le foisonnement des voix réelles et fictives, les bribes de mémoire, la circulation des figures à travers le temps et l’espace, l’arborescence du sens.

La voix dit : « J’inventais la tempête qui s’élevait / de l’alphabet, / le miroir de la pluie, et / l’allée des cortèges. / Ce pouvoir des visions, / fabriqué par la méditation et la / mauvaise volonté devant mes devoirs / me permettait de rencontrer qui je voulais. / Des [monstres] célèbres, des cantatrices... »

À deux reprises au cours de l’exposition, Guillaume B. B. viendra présenter une performance en réponse à ses conversations avec Guillaume Adjutor Provost et à l’exposition elle-même. Une plate-forme est d’emblée aménagée à cet effet au centre de la galerie, agrémentée d’indices matériels tels qu’un vêtement, des dents de vampire et autres objets.La présence de cette estrade crée une certaine expectative — quelque chose va se passer, quelque chose est attendu, peut-être une présence humaine, mais nous ne savons pas quoi ou qui encore. La majeure partie du temps de l’exposition, et pour de nombreux visiteurs, cette performance restera cependant de l’ordre du virtuel, une possibilité sans accomplissement. N’est-ce pas justement cette latence qui fait tout le corps de Vapeurs ? Cette zone vacante, rétive à toute forme de saisie, cet espace des projections mentales qui parfois se transforme en une scène du désir, une scène où un sujet peut prendre forme et s’énoncer ?

Vapeurs en appelle ainsi à la libre exploration d’un territoire intersticiel où les temps et les espaces s’entrecroisent : tantôt chantier de fouilles, tantôt plateau scénique, interface mémorielle, palais des glaces ou écran de projection fantasmatique. Cette stratification psycho-spatiale autorise un déploiement intensif d’images et de signifiants qui naviguent entre l’histoire et la fiction, qui circulent entre différents sujets (artistes, collaborateurs, visiteurs), et qui potentiellement rend possible la formulation d’un nouvel espace de partage et de nouvelles formes de rapports intersubjectifs. « Je préfère / les instants où l’image s’éteint en moi, / et la brume s’épaissit », entendrons-nous encore dans la vidéo de Julie Tremble. Faire taire l’image. Invoquer la brume. En créant dans l’espace d’exposition une sorte de non-lieu propice aux apparitions spectrales et à l’ébauche de fragments de conscience — qui parfois s’incarnent en des personnages de fiction avant de retourner au néant — Provost et ses complices affirment avec force la possibilité d’activer, par les temps troubles qui courent, une forme de voyance collective.

Ji-Yoon Han

         

Guillaume Adjutor Provost

Guillaume Adjutor Provost détient un doctorat en Études et pratiques des arts de l'Université du Québec à Montréal. Il a obtenu plusieurs reconnaissances dont la prestigieuse bourse Claudine et Stephen Bronfman (2016), la Bourse Jean-Claude Rochefort sur le commissariat et la critique d'art contemporain (2015), ainsi que la bourse Première Ovation décernée par la Ville de Québec en 2009 et en 2011. Son travail a fait l’objet d’expositions de groupe et de solos au Canada, aux États-Unis en France, en Autriche, en Allemagne, en Catalogne, en Suisse et en Lituanie. Guillaume Adjutor Provost est représenté par la Galerie Hugues Charbonneau à Montréal.