Ricardo Cuevas / From Aachen to Iser

Commissaire: Caroline Andrieux


Toute vision a lieu quelque part dans l’espace tactile puisque la vision est palpation du regard
Maurice Merleau-Ponty

Les œuvres que propose l’artiste mexicain Ricardo Cuevas pour son exposition From Aachen to Iser à la Fonderie Darling font référence, soit par leurs formes, soit par leurs significations, aux livres et, par l’entremise de ce support, aux langages. Langage visuel, langage sonore, les œuvres de l’artiste, au-delà du visible et de l’audible, font tout d’abord appel à nos sens, selon une notion phénoménologique. «Le visible est ce que l’on saisit avec nos yeux, le sensible ce que l’on saisit avec nos sens», déclare Maurice Merleau-Ponty dans les premières pages de l’un des livres les plus marquants de la philosophie de l’art du XXème siècle, Phénoménologie de la perception, dans lequel il invite le lecteur à repenser les notions de sentir, voir, entendre.

Dans Fear no Thunder, nor Lighting, un non-voyant lit un texte écrit en Braille à partir des pages d’un livre sur lesquelles est imprimée l’image panoramique d’un paysage montagneux ; Walking with the Ghost est un livre fermé qui ne pourra jamais être ouvert à moins d’en détruire le contenu, car le texte est imprimé sur des pages photographiques exposées et développées, mais non fixées. Ceci fige le spectateur dans un dilemme que l’artiste rapproche de celui de Dmitiri Nabokov, fils de l’auteur Vladimir Nabokov qui, dans son testament, demande à ses héritiers de détruire son dernier manuscrit. Index révèle la manipulation et la lecture d’un livre en Braille par un aveugle, où le processus de la lecture devient un dessin, alors que dans Understanding, un livre didactique sur la façon de photographier l’univers, l’essentiel des lettres est occulté pour ne laisser paraître que les «O» et les «zéro».

Dans 12 000 words often mispronounced, un livre de phonétique connu pour retranscrire chaque mot de la langue anglaise, l’artiste propose une version sonore, non pas de la prononciation, mais de la prise de son de l’écriture manuscrite de chacun de ces mots. Bien qu’occupant matériellement une partie importante de l’espace, les 276 feuilles couvertes de l’écriture de l’artiste sont le support à la réalisation de l’œuvre, mais non l’œuvre ultime, immatérielle, qui est la captation sonore elle-même. Redemption, l’œuvre la plus récente de Ricardo Cuevas réalisée à la Fonderie Darling dans le cadre de la Résidence des Amériques du Conseil des Arts de Montréal, est un prie-dieu diffusant des blagues racistes. Seule pièce se détachant du papier et de l’écriture, elle comporte cependant cette tension entre message et support de présentation, propre aux œuvres de l’artiste. Par une approche tant conceptuelle que phénoménologique, Ricardo Cuevas interroge la façon dont ces différents langages s'entremêlent, se répondent et parfois se contredisent, usant de cette dualité entre le matériel et l’immatériel, le visible et l’invisible comme d’une étape fondamentale de son processus créatif.

Caroline Andrieux

Ricardo Cuevas

Ricardo Cuevas est né à Mexico en 1978. Il a participé à plusieurs expositions collectives à l'internationale dont 110 Mexican Photographers: A Select End-of-the-Century Generation (Lehigh University Art Gallery, Pennsylvania, USA), Never Odd or Even (Marres Center for Contemporary Art, Revolver Archive F, Aktuell Kunst, Germany), Master Humprey’s Clock (Stanley Brouwn pavilion, de Appel Arts Centre, Amsterdam, NL), Das phantastische Geheimnis des exotishen Universums (Galerie Ostermeier, Berlin). En 2008, il participe de la troisième Triennale de Guangzhou en Chine. Sa première exposition solo a eu lieu au Centre des Arts de Banff en 2003.