Karim Ghelloussi / Un isthme à Montréal

Le travail de sculpture de Karim Ghelloussi se bâtit sur une association d'objets disparates qui assemblaient entre eux, livrent une proposition poétique. Les formes et le sens des éléments mis en dialogue sont issus de champs de référence tant éloignés qu'ils s'entrechoquent, dégageant ainsi une relation analogique d'une chose à une autre, rencontres inopportunes ou rébus d'objets. Principalement, ce sont des compositions de matériaux trouvés, préfabriqués, auxquels l'artiste ajoute un élément de bois, étagère ou socle, construit par lui-même et qui sert de base à l'envolée lyrique.

Le point d'équilibre, la juste balance entre la forme et le sens, est également ici une notion fondamentale au langage poétique de l'œuvre. Volontairement l'artiste crée un déséquilibre, une cassure, fragilise une composition jugée trop stable, cherche le point de neutralité des formes et des sens, du geste qui construit Ðou détuit- et du préfabriqué, des pleins et des vides, des volumes et des hauteurs. Mettant en suspense l'achèvement final, l'œuvre semble non fini et ainsi flotter librement entre deux mondes.

Un Isthme à Montréal rassemble une série de 5 sculptures :
L'Air des Alpes (2004) est une œuvre énigmatique dont le point de départ est la trouvaille d'un puzzle endommagé représentant un paysage montagnard, associé par une branche d'arbre mort à un plateau aux paysages multiples, sur lequel est perchée, à la manière d'une antenne de télévision, une niche à oiseaux. Surprenante sculpture à teneur de «cadavre exquis», son interprétation relève plus de l'intuition que du formalisme.

En mettant en danger les différentes composantes de «¹», l'artiste cherche à créer une tension, une contre-proposition à une mise en scène à priori réconfortante, communiquant l'idée que tout peut basculer, s'annuler. Tout comme les bases de «À la foule du haut d'une plateforme», «R.A.S.D.» et «Demain dure encore» semblent des prothèses, des accidents que l'artiste a volontairement figuré afin de créer une fracture, une instabilité. Les affiches déchirées de «À la foule...» portent en elle également une violence latente par l'arrachage systématique de la surface picturale.

En complément aux sculptures présentées, deux œuvres murales sont exposées : l'une est tirée de la série de dessins «amalgame» et représente, à partir d'une image trouvée, un personnage en noir qui tourne le dos à l'exposition et évoque éventuellement le passage du monde réel au monde imaginaire. Sur une bâche noire, l'artiste a détouré partiellement une feuille d'érable et l'a nommée Black Flag, en référence au drapeau canadien évidemment mais aussi à celui des Maures ou des pirates, affirmant ainsi sa position d'anarchiste contre toute classification ou assimilation de son travail à un courant artistique défini.

Karim Ghelloussi

Le travail de Karim Ghelloussi s'élabore selon « un programme artistique d'investissement de la sculpture compréhensible en deux mouvements. »
Un premier mouvement, permanent, correspondant au temps de la pratique en tant qu'elle relève de l'expérience. C'est l'élaboration dans le cadre de l'atelier, fût-il symbolique, d'un ensemble de signes, de matériaux, de gestes, aussi de postures, qui vise à l'extension constante du domaine des possibles. S'y dessinent des ébauches de méthodes qui relèvent autant de l'exercice que de l'occurrence, avec en creux la volonté de défier la résistance du médium : introduction des arts mineurs, d'un horizon non-occidental, etc.


Considérant que c'est la forme qui toujours génère du sens, et non l'inverse, posons, en un second mouvement, la représentation comme mode de médiation. La sculpture, instant de la représentation, agit alors comme pause (dans le temps) et pose (dans l'espace), du flux de l'expérience, et rend ainsi possible sa médiation. C'est dire qu'elle n'est qu'un au-deçà figé, exposé.


Karim Ghelloussi a été invité à une résidence à Quartier Éphémère en 2003. Cette exposition était un suivi de son séjour au Québec toujours dans l'idée de relation privilégiée avec la France.