Mathieu Latulippe / Contre-faire : entre construction et anti-matière

Un physicien britannique du nom de Paul Dirac émit, en 1929, l’hypothèse de l’existence de l’anti-électron, introduisant ainsi la notion d’anti-matière. À la matière composée notamment de protons, de neutrons et d’électrons correspond l’anti-matière (constituée d’anti-protons, d’anti-neutrons et de positrons) dont la masse et la charge est égale mais opposée.1 À partir de cette prémisse scientifique, certains esprits particulièrement féconds ont tôt fait de s’enflammer et l’idée de se propager : « et si notre monde n’était pas unique, s’il existait quelque part dans l’univers un monde miroir, un anti-monde? ». C’est en interprétant librement et sans aucune rigueur scientifique la notion d’antimatière que Mathieu Latulippe a mis en branle le chantier conceptuel qu’est l’exposition Contre-faire : entre construction et anti-matière. Revisitant le genre de la science-fiction de manière inédite, ce dernier explore l’univers de l’ « anti » et de la négativité avec humour et ironie. Les œuvres présentées (objets, maquettes, photographies, affiche, etc.) se jouent des dualités, dégagent la pensée de ses ornières et ébranlent notre appréhension du monde.

Faire le contraire

De grands travaux sont en cours, derrière les murs clos du chantier des bruits de construction se font entendre, cependant nul édifice ne résultera de cette agitation. Car si Mathieu Latulippe s’emploie, dans le cadre de cette exposition, à travailler l’espace effectif, c’est pour mieux déconstruire notre espace mental, en cherchant à décloisonner et à déjouer nos schèmes conceptuels. Pour ce faire, il multiplie les antinomies et les contresens en alliant, au sein d’une même œuvre, deux univers qui semblent de prime abord opposés. Alors que le monde de l’anti-matière, de la négativité fait référence à l’impalpable, à l’absence, à l’abstrait, à l’invisible et à l’intellect, celui de la construction fait appel au tangible, à la présence, à la matière, au visible et au manuel. Le Micro-chantier témoigne de cette manière de faire. « Beaucoup de bruits pour rien » comme le stipule l’artiste à propos de cette œuvre, qui contrarie les attentes du spectateur. Pièce maîtresse de l’exposition, cette dernière donne le ton. En effet, les propositions plastiques présentées engendrent des situations absurdes, inopérantes. Les maquettes et autres modèles installatifs deviennent les supports tout indiqués pour donner forme à ces idées et ces situations improbables, permettant à l’imaginaire de se déployer. La Maquette pour la réalisation d’un édifice en plastique biodégradable, représente ainsi la tendance écologique poussée à son extrême alors que, la Machine à ondes négatives, invraisemblable invention se joue de notre propension à croire en de multiples superstitions et ce, malgré de nombreux progrès scientifiques.

De la négativité

Mais plus qu’une simple mise en opposition, c’est l’accent mis sur la négativité qui intéresse et interpelle, habitués que nous sommes à occulter ce pôle au profit du « tout positif »2 et ce, dans les différentes sphères de notre vie (individuelle, politique, économique, etc.). Polysémique, la notion de négativité est la marque d’un refus (en opposition à une affirmation), tout comme elle désigne quelque chose qui n’est pas constructif, voire qui peut-être néfaste ou nocif. Mais cette notion peut également être conçue comme une forme d’altérité qui permet d’activer la pensée. En redonnant une certaine visibilité à la négativité, l’artiste offre un contrepoids à la manière rigide et standardisée de conceptualiser le monde. Ces œuvres mettent en valeur le mouvement dialectique et l’exploration conceptuelle de l’ « entre-deux », privilégiant le processus de réflexions et de questionnements aux discours finis.

Équivoque, l’œuvre Carré de cendre oscille entre deux états, n’étant ni pleinement l’un, ni pleinement l’autre. Illustrant le stade primaire de la construction, cette dernière s’offre comme le pendant « noir » du carré de sable de notre enfance. En substituant le sable à la cendre et le château à l’église, l’artiste souligne la part d’ombre inhérente à chacun de nos actes, y compris les plus puérils. Vie et mort se côtoient dans ce rappel ludique des paroles bibliques: « Tu es né poussière que tu retourneras poussière ». L’aspect activant de la notion de négativité ne fait toutefois pas oublier son caractère parfois pernicieux. Au fond de la salle d’exposition, apposé au mur se trouve un boîtier semblable à ceux qui contiennent habituellement un extincteur, cependant en lieu et place y trône un bidon d’essence. S’intitulant ironiquement Antidote, cette œuvre est-elle une incitation à la révolte, à « combattre le feu par le feu »? Un ton légèrement subversif, que l’on retrouve également avec Antidéflagrant, une œuvre absente qui aurait, selon toute vraisemblance, été arrachée de son socle de manière plutôt violente.

L’interprétation de ces œuvres demeurent ouvertes et les pistes de lectures multiples. Car si ces dernières sont en elles-mêmes autonomes, elles n’évoluent pas en vase clos et se présentent sous la forme d’un réseau conceptuel dans lequel chacune d’entre elles se répondent, se font écho, s’opposent. L’artiste laissant le soin au spectateur de tirer de son expérience, les liaisons et les conclusions qu’il désire. Une manière de faire qui est propre à l’ironie, qui signifie étymologiquement « interrogation » et dont Mathieu Latulippe fait abondamment usage dans cette exposition. Comme le stipule Claire Guérard à propos de l’ironie : « Tout porte à confusion, elle [l’ironie] le sait trop. À la complexité du réel, elle ajoute ses propres complications. […] Elle cherche les contrastes, donne du relief, cherche les correspondances. Mêle l’incompatible et réconcilie l’inconciliable ».3 C’est grâce à l’usage de la contrefaçon, en imitant les éléments caractéristiques du chantier ou encore les modes de (re)présentations propres à l’architecture que l’artiste dissémine les propositions ironiques au sein des œuvres.

La réflexion soulevée par l’exposition Contre-faire : entre construction et anti-matière aborde de manière poétique, symbolique et philosophique, la question de l’agencement de l’espace, aussi bien abstrait que concret. Par le biais des deux pôles que sont l’architecture et la science, à rebours des diktats imposés dans ces disciplines, Mathieu Latulippe a élaboré ses propres règles de construction. Hétérogènes, polymorphes et énigmatiques, les œuvres qui résultent de ses recherches, créent des associations incertaines, ambigües et ouvrent des espaces de réflexion. En redonnant une certaine visibilité à la notion de négativité, les œuvres présentées créent des espaces de dissensus qui viennent troubler le consensus ambiant et qui favorise l’émergence d’un rapport critique au monde.

Annie Hudon-Laroche

1 Encyclopédie nomade, Paris, Larousse, 2006. p. 303.

2 Expression empruntée à Jullien François, L’ombre au tableau, du mal ou du négatif, Paris, Éditions du Seuil, 2004, p. 11.

3 Guérard Claire, « Préface » dans L’ironie, le sourire de l’esprit, Paris, Autrement, 1998, p. 12-13.