Dora Garcia / Autour des crimes et des rêves

L'exposition « Autour des crimes et des rêves » a comme toile de fond une série de conversations de groupe à l'hôpital psychiatrique Montperrin d'Aix-en-Provence (dans le cadre des Ateliers de l'EuroMéditerranée - Marseille-Provence 2013, en partenariat avec les 3 bis f - lieu d'arts contemporains), où Dora García proposa de lire Finnegans Wake de James Joyce et 65 rêves de Franz Kafka de Félix Guattari, prétexte pour parler du réel et du non-réel devant la caméra. Le film Désordre (2013), qui est issu de ce projet, est montré, de même que Hôtel Wolfers (2007) et The Joycean Society (2013), films précédents auxquels il fait écho. Ainsi se referme le cercle tracé depuis Hôtel Wolfers où, comme dans un rêve, circulent Beckett, Kafka, Joyce, Walser, exemplaires de cette « littérature mineure » que théorisa Deleuze. Le J. Lacan Wallpaper (2013), un papier peint installé sur l'un des murs, marque le point aveugle de l’espace intérieur, les hiéroglyphes lacaniens de l’inconscient rasant ici les murs. Les ardoises qui couvrent les fenêtres de la galerie sont couvertes de signes en référence à des idées liées à tout se qui se déploie dans cet univers singulier (Mad Marginal Charts, 2014). Ainsi, crimes et rêves se côtoient et nous hantent de toutes parts, révélant la complexité et la richesse de l'imaginaire. 

Film (Hôtel Wolfers) (2007) fait écho au Film de Samuel Beckett, conçu et réalisé en 1965. Garcia interroge ici le regard du spectateur, associé à celui de la caméra qui filme les murs de la villa d’exception dessinée par l’architecte Henry Van de Velde en 1929. Filmé en noir et blanc, la caméra longe les murs comme le fait Buster Keaton dans le film de Beckett, esquissant un mouvement qui ressemble à une poursuite sans issue. La caméra est vue comme menaçante, invasive, criminelle même, et peut être identifiée tant au spectateur qu’à l’auteur du film. Dans la dernière scène, l’un se confond avec l’autre. Une voix-off commente en anglais le film de Beckett, silencieux quant à lui. Cette réécriture de Garcia est caractéristique de sa recherche sur le décryptage du langage, des images et des mots.

The Joycean Society (2013), filmé en couleur cette fois, montre une lecture en groupe de Finnegans Wake,  typique de celles que font les membres de la société zurichoise depuis trente ans. Ils déchiffrent le texte mot à mot, et souvent cette lecture en commun s’arrête après une ou deux pages seulement lues au cours d’une seule soirée. La polyphonie  des voix et la polysémie des mots meublent ces instants qui habitent la pérennité de l’œuvre complexe et difficile, ce « monument » littéraire qui constitue  la dernière œuvre de Joyce. L’écrasante monumentalité du texte est ici vu autrement, Finnegans Wake se retrouve au cœur d’une performance éclatée et joyeuse qui habite le quotidien de ces lecteurs passionnés et inlassables, bien que non-spécialistes.

Peu après avoir filmé ce groupe de passionnés invétérés de Joyce, Dora Garcia est invitée en résidence à Aix-en-Provence et choisit de travailler avec l’hôpital psychiatrique de Montperrin. Elle propose au groupe qui la retrouve dans un atelier de lire Finnegans Wake, de même que les 65 Rêves de Franz Kafka, de Félix Guattari et filme les discussions qui s’ensuivent. Le climat est tout aussi joyeux, alors que les habitués des lieux se livrent en racontant les croisements inusités entre leurs lectures et leurs rêves, entre ce qui habite leurs jours et leurs nuits, petits bonheurs et frayeurs confondues. On retrouve ici l’intérêt de Garcia pour le monde des émotions, de la marginalité, et du pistage constant de réalités « autres », parfois ignorées, cachées ou réprimées.

Le visiteur remarquera qu’une partie de murs de l’espace d’exposition est recouvert de papier peint. C’est le Jacques Lacan Wallpaper (2014), clin d'œil à Robert Gober et à The Yellow Wallpaper (1892) de Charlotte Perkins Gilman. Il reprend sous forme de dessins à la mine de  graphite des extraits des carnets de notes de Garcia : l’on y retrouve Robert Walser marchant dans la neige, et bien d’autres choses qui occupent son univers de réflexion, jusqu’au Séminaire XXIII de Jacques Lacan sur le « sinthome » où il aborde l’œuvre de Joyce. Idées, références, y font surface, le papier sert de trame de fond pour questionner le motif et son inscription sur un support, l’inconscient comme langage de l’Autre, le papier-peint comme toile de fond d’hallucinations.

Les Mad Marginal Charts, qui apparaissent ici inscrits sur des ardoises qui couvrent les fenêtres de l’espace, sont des diagrammes, conçus de prime abord à la demande du critique Guillaume Desanges. Ceux-ci organisent les nombreuses références qui habitent l’univers de Dora Garcia et qui sont à la source de sa série de projets Mad Marginal. Depuis 2009, ceux-ci ont pu prendre différentes formes, tout en étant principalement axés sur l’idée que la marginalité est une position artistique. S’y croisent : Artaud, R.D. Laing, Franco Basaglia, Robert Walser, James Joyce, Italo Svevo, Fernand Deligny, SPK, Entartete Kunst, le dadaïsme, le surréalisme, l’art dans les marges, l’antipsychiatrie, la desinstitutionalisation, l’a-institutionalisation, le radicalisme, la lutte armée, le bartlebyisme, la critique institutionnelle, la psychanalyse, et l’écriture ou l’art de la marginalité.

En complément, l’exposition accueille un groupe de lecteurs-déchiffreurs invités à commenter en commun Finnegans Wake.

Chantal Pontbriand

En collaboration avec ACCIÓN CULTURAL ESPAÑOLA, AC/E 

Conseil des arts du Canada     Conseil des art et des lettres Québec    Conseil des art de Montréal

 

Chantal Pontbriand

Chantal Pontbriand, commissaire et critique, est directrice-fondatrice de la revue d'art contemporain PARACHUTE, dont elle a dirigé 125 numéros entre 1975 et 2007. Son travail porte sur les questions de mondialisation et d’hybridité culturelle. Elle a été commissaire de nombreux événements internationaux, expositions, festivals et colloques, principalement dans les champs de la performance, l'installation multimédias, la vidéo et la photographie. Après avoir mis sur pied plusieurs évènements en rapport avec la performance, elle a co-fondé etdirigé le FIND (Festival international de nouvelle danse) à Montréal, de 1982 à 2003,. En 2010, elle a été nommée Head of Exhibition Research and Development à la Tate Modern à Londres,et a fondé par la suite PONTBRIAND W.O.R.K.S. [We_Others and Myself_Research_Knowledge_Systems]. Depuis 2012, elle est Professeur Associé à la Sorbonne/Paris IV en études curatoriales. En 2013, elle a reçu le Prix du Gouverneur général du Canada pour une contribution exceptionnelle en arts visuels et médiatiques, et en 2014, l’Université Concordia lui décerne un doctorat honoris causa. Elle a récemment publié The Contemporary, The Common: Art in A Globalizing World, Sternberg Press, 2013.

Dora Garcia

Dora Garcia est une artiste internationalement reconnue. Elle a représenté l'Espagne à la dernière Biennale de Venise en 2011 et était présente encore en 2012 avec un travail produit grâce au Prix du Prince Pierre de Monaco, qui lui a été décerné la même année. Elle a également été nommée co-directrice des Laboratoires d'Aubervilliers à Paris en 2013 et, parallèlement assure un poste de professeure à l'École Nationale Supérieure des Beaux-arts de Lyon. Elle a été l'une des grandes figures exposant à DOCUMENTA 13 en 2012 avec KLAU MICH: Radicalism in Society Meets Experiment on TV. Son travail est largement performatif et traite des problématiques liées aux communautés et à l’individualité dans la société contemporaine, explorant le potentiel politique des positionnements marginaux, rendant hommage à des personnages excentriques, des anti-héros. Depuis plusieurs années, elle mène un projet intitulé The Mad Marginal, où elle enquête sur des figures issues de l’histoire littéraire (Bertold Brecht et James Joyce), de la psychanalyse et d’autres champs en sciences humaines.