Olivia Boudreau / Intérieur

Take the sound of the room breathing
1/ at dawn
2/ in the morning
3/ in the afternoon
4/ in the evening
5/ before dawn

Bottle the smell of the room of that
particular hour as well.  

Yoko Ono[1]

L’immatérialité et l’imperceptible sont des thèmes récurrents dans les pratiques artistiques, plus particulièrement à partir des années 60. La monotonie, l’extrême simplicité, voire le dépouillement de l’objet, inscrivent cependant ces œuvres dans le temps autant que dans l’espace en raison de deux aspects relatifs à l’expérience visuelle : d’une part, elles sollicitent plus de participation du visiteur par une demande soutenue d’attention au détail; d’autre part, le temps passé à regarder une œuvre sans action semble psychologiquement plus long qu’une autre saturée d’informations. Le travail d’Olivia Boudreau adhère totalement à ces prémisses, la lenteur et la banalité étant des composantes fondamentales à l’élaboration de ses œuvres.

Intérieur est une installation vidéographique à double projection dont les deux écrans, placés quasiment face à face, reproduisent, en plan fixe et serré, deux fenêtres de l’intérieur d’un appartement[2]. De façon aléatoire et l’une après l’autre, elles s’ouvrent d’un coup de vent, puis sont refermées, peu de temps après, par un personnage qui entre et sort du champ pour accomplir son action. Intérieur consiste à capter l’ouverture des fenêtres, voilées chacune d’un rideau blanc et le mouvement du tissu pris dans le courant d’air.

À force de «magnifier ce qui est terriblement ordinaire»[3], Olivia Boudreau transforme cette scène d’une banalité déroutante - deux fenêtres, deux rideaux, un personnage – en une situation paradoxalement captivante, qui interpelle également plusieurs aspects de notre perception[4]. Par les deux écrans placés en vis-à-vis et par le dispositif volumétrique qui joue sur la transparence et la superposition, l’installation appelle le spectateur à reconstituer mentalement la pièce de l’appartement et à s’approprier son espace intérieur. De longs moments immobiles, cadrés sur les fenêtres closes, nous mettent en situation d’attente et contraignent à la passivité, nous plongeant dans une nouvelle temporalité. L’ouverture de l’un des battants et le mouvement du rideau, pris alors dans le vent, font de cette action un véritable événement. La sculpture vaporeuse et sensuelle qui se livre à nous, rend cette libération d’autant plus jouissive[5]. Cette nouvelle temporalité est renforcée par différents cycles et dédoublements qui rythment l’œuvre. Les deux fenêtres identiques s’ouvrant l’une après l’autre, les deux écrans de la même image symétriquement disposés dans l’espace, le personnage qui accomplit mécaniquement la même action, la projection du film en boucle, induisent un déroulement infini qui nous plonge dans une transe tant visuelle que mentale, nous détachant de la matérialité et élevant notre conscience.

L’absence de couleur du film tourné en quadrichromie, le son de nos propres pas qui se projette dans la pièce muette, les deux images au cadrage identique mais à l’action légèrement décalée, la disposition des écrans parallèles mais légèrement de biais, le sujet filmé, des fenêtres dont la fonction est d’ouvrir la vue sur l’extérieur et qui ici plutôt l’opacifient : ces nombreuses composantes affichent des contenus minimaux, des frustrations ou des décalages, parfois à peine perceptibles, qui attisent nos espoirs autant qu’ils les limitent, contribuant ainsi à faire de cette contrainte une philosophie de vie.

Par cette installation, Olivia Boudreau cherche à mettre en place «un dispositif qui fait de l’univers domestique une extension de la conscience»[6]. La simplicité de la pièce filmée est à l’image d’un lieu de culte, invitant à la méditation et au recueillement. Les philosophes chinois s’accordent pour donner au Vide une place majeure, car il n’est pas, comme on pourrait le supposer, quelque chose de vague ou d’inexistant, mais un élément éminemment dynamique et agissant, «parcouru par des souffles reliant le monde visible à un monde invisible»[7]. Olivia Boudreau, qui intègre ce concept dans la majorité de ses œuvres, veut «pointer les paradoxes liés à l’activité psychique» à même les rapports entre l’intérieur et l’extérieur, l’unique et le double, la répétition et l’oscillation, la présence et l’absence, et nous plonge dans notre intériorité.

- Caroline Andrieux

[1] Yoko Ono, Tape piece II, automne 1963, in Grapefruit, version originale publiée à 500 exemplaires par Wunternaum Press à Tokyo, 1964, Section 1 / Musique. Ouvrage sans pagination.
[2] Intérieur a été produit à l’occasion d’une résidence de l’artiste à Strasbourg, dans le cadre d’un échange entre Langage Plus, l'Agence culturelle d'Alsace/Frac Alsace et le CEAAC. 
[3] Interview dans Art-Apparitions, OVNI 04/2010
[4] Rappelons l’œuvre de Michael Snow, Solar Breath, 2002, qui a beaucoup inspiré l’artiste, notamment pour Intérieur, 2011 et Le Mur, 2011. Solar Breath est présentée actuellement au MASS MoCA dans le cadre de l’exposition  Oh Canada, mai 2012– avril 2013.
[5] Selon Jean-François Lyotard, «on associe souvent à l’éventualité que rien n’arrive le sentiment d’angoisse, mais le suspens peut aussi s’accompagner de plaisir.» «L’Inhumain, Causeries sur le temps», Paris, Galilée, 1988, p. 104
[6] Interview d’Olivia Boudreau par Caroline Andrieux, septembre 2012
[7] François Cheng, «Vide et plein: le langage pictural chinois», Paris, Seuil, 1991, p. 7

Olivia Boudreau

Olivia Boudreau est une jeune artiste vidéaste soutenue par de nombreuses institutions et critiques d’art montréalais. Titulaire d’une maîtrise en Arts Visuels et Médiatiques de l’UQAM où elle a obtenu la bourse Pierre-Amyot. Ses principales expositions solos ont été présentées à B-312, Dazibao, Optica et l’UQAM à Montréal, et récemment à la galerie Néon à Lyon (France) suite à une résidence à Valence organisée par Art3.