Virginie Laganière / Le Vaisseau - Solid Void

Commissaire : Esther Bourdages

Le Vaisseau / Solid Void élabore un environnement qui pose un regard critique sur des vestiges architecturaux issus de l’ère soviétique ou influencés par le modernisme des années 60-80, comme témoins de l’étendue des aspirations associées au projet politique de l’époque, et en contrepartie, du désenchantement lié à leur échec. Deux corpus d’œuvres photographiques documentent des bâtiments et des monuments en Finlande, en Estonie et en Russie. Pendant la Guerre froide, ces imposantes architectures de béton, outils de propagande politique, incarnent le pouvoir et véhiculent l’affirmation de la grandeur d’une nation. 

Laganière a sélectionné des constructions pour leur caractère avant-gardiste et leur force sémantique. Leurs formes aux références futuristes répondent ainsi à un programme politique ambitieux qui comprend entre autres la conquête de l’espace, comme le manifeste le Linnahall, à l’origine Palais de la Culture et des Sports V.I. Lénine. Cette gigantesque structure a été réalisée à Tallinn, capitale de l’Estonie, entre 1976 et 1980 par l’architecte Raine Karp1, assisté de Riina Altmäe, afin d’accueillir les disciplines de yachting et autres régates lors des Jeux Olympiques de Moscou de 1980. Abandonnée depuis 2009, la friche de béton est devenue au fil du temps une icône qui rassemble les chercheurs sur la thématique du développement urbain.2 Vitrine de la puissance de l’Union Soviétique aux allures très solennelles, le Linnahall incluait un amphithéâtre de 4 600 sièges, une patinoire, une salle de quilles, une cafétéria, un immense toit faisant office de terrasse et une grande place publique. Les autres constructions photographiées exposées rappellent un vaisseau spatial pour le complexe du Mémorial militaire de Tallinn et une fusée pour l’Institut central de recherches scientifiques et de constructions en robotique et cybernétique de Saint-Pétersbourg en Russie. Les références au cosmos endossaient le rôle didactique d’animer et de divertir la population, selon le critique d’architecture Owen Hatherley.

Une série de quatre photographies transférées sur du papier millimétrique décontextualise les bâtiments : isolés, ils semblent flotter sur les grilles vertes. La sculpture d’art public Moduli (Rakentajaveistos) / The Module à Helsinki en Finlande fait partie de ces tirages : le monolithe en béton armé présente une forme qui oscille entre l’abstraction et la figuration, évoquant un visage à l’expression sévère qui donne l’illusion d’observer. Ces impressions numériques offrent un moment suspendu de manière à nous plonger directement dans les utopies d’antan, les idées d’une doctrine dominatrice, jusqu’à nous inciter à réfléchir sur le rôle du patrimoine actuel. 

Au centre de la galerie, une sculpture sonore, faisant écho au profil du Linnahall, diffuse une pièce composée à partir d’échantillons captés sur le site et d’extraits transformés de musique populaire du groupe estonien Ruja qui a occupé le palmarès du top 10 en 1980. La composition de nature ambiante dévoile d’un point de vue abstrait la présence de l’artiste, marquant un moment de calme à travers l’agencement d’un flux continu de sonorités dominées par des pulsations aux consonances de science-fiction, ponctuées de textures. 

Le travail de l’artiste montréalaise Virginie Laganière ne cherche pas à romantiser une trame historique, mais plutôt à réactiver à rebours un contexte historique marqué d’une forte portée idéologique. Au lendemain de cette période, les projets architecturaux d’aujourd’hui, résultant de la globalisation de la production capitaliste, semblent dénués de conviction politique collective. Les priorités et les programmes diffèrent, les villes s’inventent un nouveau visage, et on nous propose une architecture de clonage, résultat d’une tendance vers le bâtiment industrialisé et préfabriqué.

 

[1] Pendant l’époque soviétique, Raine Karp (1939-) a reçu plusieurs commandes d’État à Tallinn, telles que la Bibliothèque nationale (1985–1993) et l’édifice du Ministère des Affaires étrangères (1964–1968). Le Linnahall représente l’une des rares constructions de cette époque à avoir reçu un prix international d’architecture.

[2] Il a fait partie d’une étude de cas dans le cadre du projet d'exposition de l'Estonie à la XIIIe Biennale d’Architecture de de Venise 2012 qui traitait de questions relatives au patrimoine moderniste en train de disparaître, mises en perspective avec les enjeux économiques et politiques d’aujourd’hui. Le catalogue portait un titre évocateur : «Quelle durée a la vie d’un bâtiment?». Surintendant: Ülar Mark, How Long is the Life of a Building?, Estonian National Exhibition at the XIIIth International Architecture Exhibition – la Biennale di Venezia, Tallinn, Estonian Centre of Architecture, 2012, 240 pages.


L'artiste a reçu le soutien du Conseil des arts du Canada et du Conseil des arts et des lettres du Québec

Virginie Laganière

Virginie Laganière vit et travaille à Montréal. Son terrain de réflexion œuvre sur les espaces construits, les phénomènes d’insécurités, la psyché humaine et les technologies de perception au sein d’installations artistiques. Depuis 2003, elle a présenté ses installations artistiques au Canada, au Mexique, en Espagne et en Suisse.

Esther Bourdages entretient une collaboration avec Quartier Éphémère depuis 1996. Elle est impliquée avec l’Agence Topo, Eastern Bloc et CKUT radio, en plus d’organiser une série de concerts dédiée aux nouvelles musiques.