Justin Stephens / The Success of Waiting

Le peintre Justin Stephens intitule sa dernière série de tableaux et d'installations The Success of Waiting. Cette production plonge le regardeur dans un univers excentrique, riche en couleurs, et pourvu d'une esthétique qui rappelle celle du carnaval.

Avec minutie, l'artiste réalise des œuvres abstraites ponctuées d'éléments figuratifs qui détournent les conventions traditionnelles du système de la peinture en interrogeant les règles internes, non seulement de sa pratique, mais du médium peinture. Cette intention englobe toute la production, au point où la forme parfaite et l'équilibre de la composition ne sont point envisagés. La recherche s'oriente davantage vers la matière qui s'affirme à travers la forme épurée, isolée, décontextualisée, et la variation des formats des supports.

Détournant ainsi les automatismes du peintre, Stephens jongle avec les éléments picturaux, développe un vocabulaire stylistique qui fait cohabiter un espace pastoral, et banal avec l'usage d'une palette très colorée; couleurs terreuses, délavées, qui créent parfois des juxtapositions chromatiques très saturées. Quelques petites installations formées de l'assemblage d'objets incongrus partagent la même salle.

Les œuvres de la série The Success of Waiting offre une lecture très ouverte, où le sujet se dérobe avec une pointe d'humour et fuit l'espace-temps déterminé.

Esther Bourdages

 

Dans sa nouvelle série de peintures intitulée « The Success of Waiting », Justin Stephens revisite un même point de vue esthétique vers lequel, à force d'accidents fortuits, il avait déjà cheminé. À travers une galerie de miroirs jusqu'à ce que l'absence du sujet eût disparu pour devenir le sujet, les œuvres précédentes de Stephens faisaient le triomphe d'un nouveau formalisme où le résultat attendu est atteint par un processus non-stratégique d'éliminations, de triages et d'épuration des "informations". Comme dans un champ de signes, Justin Stephens flaire le sens qui émane d'une relation ambiguë, quasi-dysfonctionnelle, entre les objets et les gestes déposés sur la toile. Un parfait parfum flotte pour lui au-dessus d'une zone où le contexte particulier de chaque objet est effacé, et où il est entendu qu'organiser et catégoriser sont des instincts humains qui ne peuvent et ne doivent pas être évités, au bienfait de l'œuvre.

Dans « The Success of Waiting » par contre, Stephens se montre de facto à l'affût du fait que ces œuvres précédentes avaient justement créé un sujet pour lui. Et plutôt que de s'embarquer, par méthode, pour un monde de théories dans un trop lourd bateau en croisière vers trop de certitude, vers un seul sujet-forme, il se jette encore une fois à l'eau en adoptant la position inquiète du sceptique alerte. Là où il cherchait plus tôt à réconcilier des forces fragmentaires et chaotiques, Justin Stephens évade ce tiraillement en imposant nonchalamment des systèmes de quantification et des grilles d'actions sur un manque apparent de sujet concret. En ce faisant, il se place (et le spectateur avec lui) en relation directe avec un système (ou forme) en recherche d'un sujet. Et même s'il tente de rester ambivalent face à la création de « sensible », cette recherche d'une organisation subjective se manifestera dans l'expérience même du geste créateur et du regard.

Le développement des enjeux conceptuels [de la physique quantique] a non moins dramatiquement progressé. Ces développements sont basés sur une nouvelle approche visant à déterminer comment élaborer une théorie quantique pour un système clos, comme l'univers, dans lequel l'observateur doit être considéré comme partie intégrante du système. La clé de cette idée, avancée il y a une dizaine d'années par le mathématicien Louis Crane, est que l'état quantique de l'univers devrait être remplacé par tout un éventail d'états. Il y aurait ainsi un état distinct associé aux deux parties de chaque division de l'univers en deux régions, une contenant l'observateur, et l'autre ce que l'observateur perçoit. Cette idée a donné naissance aux approches « relationnelles » de la cosmologie quantique.1

En brouillant les cartes à savoir ce qui compte au juste dans le corps de l'œuvre, les peintures de « The Success of Waiting » jouent avec la notion de devenir matière elles-mêmes. Les peintures sont des relevés cartographiques approximatifs d'observation qui évitent toute catégorisation systématique. Cet engagement temporaire dans chaque moment de ce qui constitue la forme se manifeste par des distractions subites entraînant cette forme dans des trajets inattendus, interludes humoristiques et autoréférentiels, interruptions risibles dans les intentions d'un objet. En d'autres termes, Justin Stephens, en voulant éviter d'établir un système de significations holistique et par trop totalisant, a construit un ensemble ouvertement faillible mais flexible de relations qui lui permettent d'observer l'évolution de tout sujet ou de toute problématique choisis. La faillibilité même du système permet une relecture, une réinterprétation et une réutilisation des sujets et des relations entre ces sujets; toute possibilité de fixer le sens est d'emblée rejetée. Flirtant avec le ridicule, les peintures de Stephens portent le sceau d'une inhabilité volontaire à capturer quelque « universalité » que ce soit, ou même à travailler sur un cadre temporel lisible. Elles offrent des solutions spontanées à des problèmes temporaires, et ainsi engagent les objets/sujets dans des compositions qui ne seront jamais que passagèrement parfaites.

Considérées en tant que série, les peintures qui forment « The Success of Waiting » font le pari hésitant que la flexibilité et l'humilité sont les clés qui permettent de comprendre que les solutions les plus satisfaisantes à la complexité sont toujours temporaires.

Clare Murphy

Frédéric Léonard, traducteur

Justin Stephens

Natif de la région de Montréal, Justin Stephens vit actuellement en Australie. Il détient un diplôme de l'Université Concordia. Il exposera à la galerie Mercer Union à Toronto en 2007.