Hajra Waheed  /  Asylum In the Sea

Il n’y a pas d’asile dans la mer. Pas de sortie, ni de sursis : rien qu’un espace océanique qui menace de nous submerger. Et pourtant, c’est là ce que nous promet le dernier corpus d’œuvres de Hajra Waheed. Suite de vingt-quatre œuvres montées sur des supports en bois triangulaires, Asylum In the Sea évoque un paradoxe : celui de trouver un répit en pleine noyade, de trouver un foyer temporaire dans les bouillons d’un environnement liquide. Petites jusqu’à une échelle intime, ressemblant à des cartes postales, les compositions sont disposées à travers l’espace comme des scénarimages, nous enjoignant à nous déplacer entre elles et autour d’elles dans notre tentative d’en tirer un récit. Les images que nous voyons au premier abord sont des champs abstraits de points gris, équivalents visuels de parasite sonore, mais sur leur envers, nous découvrons de minuscules collages : cartes de quelque chose qui a disparu. Des photographies en noir et blanc de vagues, d’eau et parfois du ciel sont placées sur des grilles peintes, numérotées, puis annotées de dessins simples et de numéros tracés à la main. Des cercles et des flèches de diagramme attirent notre attention sur des endroits où quelque chose a déjà été, tandis que des chiffres font penser à des fréquences radio utilisées pour envoyer des signaux de détresse ou un appel au secours, demeurés sans réponse.

Cette approche fragmentée du récit qui joue aux limites du visible est caractéristique du travail de Waheed, une pratique multimédias de vaste envergure qui – comme l’océan lui-même – menace parfois d’absorber le spectateur dans les courants de ses histoires, tant personnelles que collectives. Asylum In the Sea n’est qu’un épisode à l’intérieur d’une histoire beaucoup plus vaste, faisant partie d’un corpus d’œuvres intitulé Sea Change (2013-) que Waheed décrit comme « un roman visuel » qui se déploiera sur de nombreuses années et des centaines d’œuvres. Au centre de ce roman se trouvent neuf protagonistes, tous disparus, présumés perdus en mer alors qu’ils migraient vers une vie meilleure. Chaque chapitre est dédié à un personnage différent, avec les traces visuelles et textuelles de chaque figure occupant une pièce d’une galerie, transformant le roman en un journal visuel immersif. Ces récits qui déploient sans relâche leur complexité pourraient être fictifs, mais ils paraissent également trop familiers et trop détaillés pour être fabriqués de toutes pièces. L’histoire, et l’histoire coloniale en particulier, avec ses récits liés au lieu d’origine, de migration, de perte et de disparition, est le point de départ du travail de Waheed. Ses récits, écrit-elle, « sont profondément influencés par les nombreuses expériences que j’ai vécues de traversée de frontières, ou plutôt de vivre parmi celles-ci. Nombreux parmi nous qui vivons d’une telle façon (par choix ou par contrainte) sont ceux qui disparaissent effectivement à l’occasion, pour refaire surface ultérieurement.» Asylum In the Sea explore la fonction du déplacement et du transfert, aussi bien en tant que pratique artistique que comme métaphore des empreintes que le colonialisme laisse sur ses sujets. Basé sur des images photographiques trouvées transféré sur des toiles pour peindre par-dessus, le travail de Waheed laisse entendre que les représentations de personnes en mer sont empreintes d’histoires de migration auxquelles nous ne pouvons échapper. « Les filigranes sont estampées sur la surface et dans le grain », écrit l'anthropologue Ann Laura Stoler; « ...ils dénotent les signatures d’une histoire qui ne peut être ni arasée ni enlevée sans détruire le papier.2 » Nous ne saurons jamais dans quelles circonstances ces personnages sont disparus. Tout ce qui nous est offert, c’est la matière qui les a engloutis : ces figures absentes qui n’ont pas été documentées, mais qui ont quand même laissé leur marque sur nous tous. 

Extrait d'un texte de Gabrielle Moser


1 Hajra Waheed, interviewée par Rosalyn D’Mello, « Artist Hajra Waheed On “Sea Change”, her India Debut Solo », Blouin ARTINFO India, http://in.blouinartinfo.com/visual-arts/article/858124-artist-hajra-waheed-on-sea-change-her-india-debut-solo#sthash.IE02Rl7W.dpuf, consulté le 31 mai 2015.

2 Ann Laura Stoler, Along the Archival Grain: Epistemic Anxieties and Colonial Common Sense (Durham, NC: Duke UP, 2009), 8.

 

Hajra Waheed

L'œuvre de Hajra Waheed cherche à aborder le processus de formation de l'identité personnelle, nationale et culturelle et ses liens à l'histoire politique, à l'imagination populaire et à l'impact global de la puissance coloniale à l'échelle mondiale.

Sa pratique de médias mixtes se compose de projets en cours qui forment une archive personnelle – une archive qui se constitue en réponse à tous ceux apparemment perdus dans le développement régional rapide et / ou dans les troubles politiques. Bien que les œuvres sur papier restent au fondement de sa pratique, elles agissent souvent comme points de départ pour de plus grandes installations en médias mixtes. Au cours de la dernière décennie, Waheed a participé à des expositions à travers le monde, y compris plus récemment Collages: Geste & Fragments, Musée d'art contemporain de Montréal (2014), Sea Change, Experimenter, Kolkata (2013), (In) the First Circle , Fondation Antoni Tapies, Barcelone et Lines of Control, Musée Herbert F. Johnson, New York (2012). Elle est lauréate de la prestigieuse bourse Victor-Martyn-Lynch-Staunton 2014 pour ses réalisations exceptionnelles en tant qu'artiste visuelle canadienne en mi-carrière, et ses œuvres font parties des collections permanentes d’un certain nombre d’institutions importantes, dont le Musée d'Art Moderne de New York, le British Museum de Londres, la Burger Collection de Zurich et le Devi Art Foundation de New Delhi. Elle vit et travaille à Montréal.