Vincent Larouche  /  Ocelle

REGARDEURS REGARDÉS 

Les nombreux personnages qui peuplent les récentes œuvres peintes de Vincent Larouche sont inspirés d’icônes de la culture populaire et médiatique des vingt dernières années et invitent le regardeur à se plonger dans un monde fantastique aussi réjouissant qu’inquiétant. Films de science-fiction et jeux vidéos, mangas, univers cyberpunk et heavy metal ont façonné les bases de l’imaginaire du jeune artiste. Ses compositions mettent en scène des figures1 humanoïdes pop, parfois mutantes, afin d’exposer des situations aux messages subversifs, empreints tout autant de poésie que d’un profond scepticisme. 

Le caractère naïf et édulcoré de ces personnages pourrait les faire paraître à première vue candides, voire enfantins. À bien y regarder, c’est cependant tout un tissu de tensions inquiétantes qui se révèle, chacun d’entre eux semblant pris sur le fait dans les mailles d’une situation inextricable, maléfique, voir fantasmatique ou conspirationniste, possédés par des forces occultes, ou équipés d’armes psychologiques, d’attributs surnaturels et de supers pouvoirs. Proies ou prédateurs, ils se présentent à nous comme un rappel de l’instabilité, des ruptures et des glissements actuels, où les rapports entre le réel et le virtuel, la science et le surnaturel réorganisent les hiérarchies. 

Cette tension narrative est soutenue par des compositions picturales dynamiques et une liberté technique, qui joue autant de la maîtrise du trait que de l’insertion apparemment naïve d’éléments glanés et encollés. Des parties densément peintes jouxtent des surfaces à peine recouvertes, des dyptiques activent le rythme d’une séquence, des vides et des segmentations radicales dérangent et réorganisent l’espace peint. 

Mais c’est d’abord par leur propre regard que les personnages de Vincent Larouche captivent. Chacun d’entre eux exprime une émotion dont l’interprétation s’avère glissante, qu’elle soit mystérieuse, malicieuse, enthousiaste ou pernicieuse. Nous plaçant au centre de l’action, les yeux, vides ou masqués, vairons ou ocelles2, braquent sur nous des regards qui hypnotisent autant qu’ils déstabilisent. Alors que le drone protagoniste de Sky painting, semble a priori faire exception parce qu’il est privé d’un regard physiologique, l’idée d’une machine aveugle n’est que subterfuge car, télécommandée et équipée d’une caméra, elle agit tel un intermédiaire ou une extension à notre vision humaine3. Le fait que tous, humains, mutants ou même machines nous regardent engendre l’inconfortable sentiment que nous sommes pris à témoin ou perpétuellement observés. 

Caroline Andrieux


[1] Par exemple Sonic dans A Study in Motion, le personnage Neo de Matrix dans Ontological Man Fiction ou encore Spider-Man dans Silent Advisor. 

[2] Qui signifie un seul œil. 

[3] En robotique, il est notoire que le regard soit la chose la plus difficile à adapter aux machines et que cette composante si sensible distingue immanquablement l’homme de l’androïde. Avec ses personnages, Vincent Larouche se joue de cette différence en accentuant l’expression de chacun d’eux.

Vincent Larouche

Né en 1995, Vincent Larouche vit et travaille à Montréal, QC. Parmi ses expositions personnelles récentes, citons CochLearSweat, à NEW WORKS (Chicago 2019) ; Bouches de Cendres Actives, à Soon.TW (Montréal 2019) ; Dog Tag, à Bunker 2 (Toronto 2018) ; et Sandcastle Staircase, à RYAN LLC (Montréal 2018). Parmi les expositions collectives récentes, citons The Sacred Vessel Pt. 3, à Arsenal Contemporary (New York 2020), En Bonne Compagnie, à Bradley Ertaskiran (Montréal 2020), At Home In The World, à Towards (Toronto 2019). Vincent Larouche est un boursier 2019 de la Fondation Elizabeth Greenshields. Il est titulaire d'un Baccalauréat en Beaux Arts (B.F.A.) avec grande distinction de l'Université Concordia (2019).