Solar Lamentation
Ouest du Texas. La plaine s’étire jusqu’à l’horizon, blanchie par le soleil. Une torchère de gaz brûle, dressée au-dessus des installations d’extraction, tandis qu’une silhouette avance dans la caillasse, tête baissée, attentive au sol. Elle se penche, ramasse une pierre, la soupèse, puis la glisse dans un contenant qu’elle tient à la main.
Solar Lamentation procède de cette attention minutieuse aux traces du temps. Depuis plusieurs années, Shanie Tomassini arpente des territoires marqués par la lumière et l’usure, des déserts américains jusqu’aux rives des lacs laurentiens, afin d’en rapporter des fragments glanés ; pierres, sables, lumières ou simples souvenirs. Ces reliques deviennent la matière première d’une mythologie ouverte et résolument personnelle, que l’exposition déploie, tel un récit à ciel changeant. Placée sous la tutelle du soleil, elle en épouse le rythme cyclique, qui va de la clarté vive du matin à l’incandescence du couchant. À la fois divinité bienveillante et toile de fond de nos lamentations, l'astre solaire traverse l’ensemble du parcours. Source primordiale de la vie, il nous rappelle pourtant, chaque soir, son déclin inéluctable.
Un lac, au petit matin. La surface de l’eau recueille les premières lumières du jour et les démultiplie en écailles orangées. Alors qu’une nageuse s’y enfonce, les ronds concentriques formés par son passage s’élargissent lentement autour d’elle, comme si l’eau reconduisait la lumière jusqu’aux berges, de cercle en cercle.
Au seuil de l’exposition, une tête de bronze veille au fond de son alcôve. Née d’un modelage en ronde-bosse scanné et agrandi, elle porte sur sa tête une sphère de quartz rose, comme une pensée minérale ou un second soleil en dormance. Son visage impassible guette, comme pour nous mettre en garde : on entre ici dans un espace où la matière regarde.
Dans la pièce baignée de lumière blanche, une série de structures métalliques s’élève de part en part de l’espace. Sur leur ossature reposent des figures miniatures en bronze et en aluminium, issues d'un procédé de fonderie où la pièce originale doit d'abord être brûlée, sacrifiée, pour que naisse l'objet final. La fonte y rejoue en accéléré ce que le soleil accomplit sur les paysages ; une lente combustion qui transforme ce qu’elle touche.
Face à ces êtres lilliputiens se dresse la figure tutélaire de l’exposition : une sculpture anthropomorphe monumentale, à la peau de ciment. L’œuvre découle d’une petite statuette d’argile façonnée à la main, dont elle conserve, agrandie, la forme. Le geste initial de la main de l’artiste est ainsi transposé à une échelle géologique, faisant de la sculpture un mégalithe plus grand que nature. Entre ce gardien colossal et les figurines de bronze qui l’entourent, un dialogue entre différents ordres de grandeur s’installe, où l’intime et l’immense se reflètent l’un dans l’autre.
Une mine désaffectée, quelque part. Les galeries se taisent et les terrils s’arrondissent sous l’érosion. Ce que l’industrie a soutiré à la terre laisse des creux que la lumière visite seule, à heure fixe. Dans ces paysages arrachés à eux-mêmes, l’artiste dessine. Elle trace les reflets, note les éclats, cartographie ce qui scintille.
Les dessins présentés dans l’exposition sont issus de séances d’observation méditative. Réalisés aux crayons de couleur, ils saisissent les reflets solaires sur l’eau, les dunes et les pierres. Le crayon impose sa lenteur et exige que l’on accepte de voir la lumière se déplacer alors même qu’on la consigne sur le papier. Chaque dessin enregistre ainsi moins un éclat qu'une durée. Les couleurs répondent à ce qui demeure plutôt qu'à ce qui est vu, si bien que ce qui se dépose sur le papier n'est plus le paysage, mais l'espace mental qui en conserve la mémoire.
Les dessins sont enchâssés dans des cadres symétriques qui ne sont pas sans rappeler les taches de Rorschach, qui offrent une surface de projection à la psyché. Ils sont sertis de pierres glanées à même les paysages représentés par les dessins. Cette proximité entre la matérialité du lieu et sa représentation transforme les dessins en autels portatifs, capables de retenir l'esprit d'un territoire et de le transposer ailleurs.
Rassemblés au mur, ils composent une constellation de moments reliés entre eux par la lumière qui les a traversés et la main qui les a recueillis. On y lit, en filigrane, cette intuition qui parcourt l’exposition : le monde ne se révèle à nous que par fragments, et chacun d’eux le contient tout entier.
Fin du jour. La lumière blanche cède, l’air s’épaissit d’orange. C’est l’heure où les contours s’adoucissent et où les lamentations commencent. La teinte écarlate du couchant écoule sa plainte sous l’horizon comme pour chanter la perte afin de mieux la traverser.
Au fond de l’espace, un mur est percé d’une embrasure voilée d’un rideau de perles métalliques d’où irradie une teinte chaude et incandescente. Cette présence lumineuse agit comme un passage symbolique et sensoriel, qui nous entraîne de la clarté rationnelle de la galerie vers un royaume solaire autrement plus intime, où la lumière emplit l’espace, dissimulant autant qu’elle révèle. Au bout de l’étroit corridor, une fontaine attend. Elle présente des paysages surréalistes en bronze patiné et en grès émaillé peuplés de visages, fleurs minérales, coraux et autres créatures. L’eau qui jaillit de la bouche des personnages ruisselle en filets continus, retombe et recommence. Véritable microcosme où le minéral semble respirer, cette fontaine rejoue en boucle le cycle de l’eau et du temps. Ce qui s’écoule revient inlassablement.
Solar Lamentation ouvre ainsi un espace intemporel, peuplé d’êtres mystiques oscillant entre l’organique et le minéral, l’éphémère et l’immémorial. Attentive aux matières en mutation, Shanie Tomassini y assemble une constellation d’instants et de lieux, où chaque œuvre est une offrande consentie au temps qui passe. Face à l’écoanxiété chronique de notre époque, l’exposition ne propose ni consolation ni catastrophe, mais une attention, patiente et rituelle, portée à la lente alchimie des choses et aux cycles du vivant. Le soleil se couchera sur les œuvres comme sur les paysages qui les ont nourries. Il se lèvera de nouveau. Entre le début et la fin de chaque cycle, il y a ce que nous choisissons de recueillir.
Renaud Gadoury
Shanie Tomassini
Shanie Tomassini a présenté son travail au Canada, aux États-Unis et en Europe, notamment à la Fondation PHI, au Centre Clark à Montréal, au Tenerife Espacio de las Artes en Espagne, à l’Arsenal à New York et à l’UMLAUF Museum à Austin. Elle est récipiendaire de la résidence Ateliers Montréalais 2023-2026 de la Fonderie Darling et détient une maîtrise en sculpture de l’Université du Texas à Austin ainsi qu’un baccalauréat en arts visuels de l’UQAM.
