Christopher Varady-Szabo  /  Après la pluie, la boue

Après la pluie, la boue : faire d’un matériau ancestral le langage d’un avenir à réinventer


« L’architecture de terre doit rester subversive, indisciplinée et idéaliste. Elle ne peut y parvenir qu’en se montrant réaliste, pragmatique et empathique envers la société et l’état du monde. » Ariane Wilson, architecte et historienne

La boue est l’inévitable résultat du contact entre la terre et l’eau ; deux des éléments les plus chargés symboliquement pour signifier la vie. Elle tient même une place centrale dans de nombreux récits de création mythique et biblique, dans lesquels la glaise est la matière originelle ayant servi à façonner de multiples créatures dont l’humain. Dans l’exposition Après la pluie, la boue, Christopher Varady-Szabo l’utilise, littéralement et métaphoriquement, pour parler de notre humanité à travers une quête qui l’habite depuis des décennies, celle de conscientiser le monde d’aujourd’hui à la précarité de nos écosystèmes et à la beauté du vivant.

Originaire de Sydney en Australie, et installé à Gaspé depuis plus de quarante ans, Varady-Szabo puise dans la nature gaspésienne une source d'inspiration déterminante. En 2022, il a participé à une résidence de recherche-création de trois mois à la Fonderie Darling, une expérience marquée par les bruits constants de la ville, la présence éternelle de chantiers de construction et l’éloignement des espaces verts. Cette tension entre l’atmosphère industrielle du lieu d’accueil et la nature résolument organique de la pratique de Varady-Szabo est apparue comme un terreau fertile à partir duquel réfléchir à un projet d’exposition. Quatre ans plus tard, il investit un lieu façonné par une histoire ouvrière et extractiviste, où l’homme et la matière se sont longtemps affrontés selon les termes mêmes de notre cosmologie naturaliste, qui suppose une nature que l’on doit exploiter, et qui est distincte de nos propres corps. Il y introduit des œuvres sculpturales qui puisent dans les cycles environnementaux et circulaires du monde, non pour opposer le vivant et l’artefact, mais pour en assumer les continuités qui les relient.

Absorbé par des réflexions profondes sur l’écologie, la communauté et la spiritualité, Christopher Varady-Szabo incarne un mode de vie depuis plus de trente ans qui le met en contact avec les systèmes de vies, les architectures instinctives et l'interdépendance entre les espèces et leurs environnements. Cette exposition est majeure dans le parcours de l’artiste. Varady-Szabo occupe pour la première fois un espace aussi monumental et il le fait avec une série de volumes minimalistes et imposants dressés dans la Grande Salle. Créée à partir de matières organiques dont du bois, de la terre, des branches, de la paille et des plantes, cette installation monumentale s'inspire des techniques primordiales de l'architecture traditionnelle, comme le torchis ou la bauge.

Dès son jeune âge, Varady-Szabo développe une curiosité pour les systèmes architecturaux, au contact de techniques de construction apprises en Australie et par son expérience au sein du mouvement du « retour à la terre », un phénomène global qui, dans les années 1970, a marqué l’exode de milliers de citadins vers les campagnes. Pour l’artiste, ces visions utopiques permettaient une façon d’être au monde en harmonie beaucoup plus grande avec tous les êtres, humains et non humains. Rapidement dans sa pratique, la terre crue est devenue le matériau de prédilection pour concrétiser ce lien entre les idées véhiculées par l’art et la réalité de la vie et pour imaginer des créatures hybrides et les lieux qui les abritent.

En combinant dans un langage très personnel des techniques de construction traditionnelles à des connaissances modernes et écologiques, Christopher Varady-Szabo réactive ce qu’il nomme « l’espace primaire » ; un mode d’être instinctif libéré des procédés technologiques complexes qui permet de reconnecter aux sensations essentielles de la vie, des plantes, des insectes et des animaux. Ces derniers sont d’ailleurs une grande source d’inspiration pour l’artiste ; bien avant l’humain, les grenouilles du Brésil, les crabes d’Australie, les castors du Canada et les termites du Sénégal ont réussi à construire ingénieusement, instinctivement, des abris avec les matériaux issus du sol terrestre.

Au contact de l’eau, la terre se transforme ; le liquide renforce la cohésion de l’argile en augmentant les interactions entre ses particules. C’est ainsi que la boue est un matériau doté d’un énorme potentiel créatif et technique, tout en demeurant d’une grande accessibilité. Depuis plus de 10 000 ans, ce savant mélange entre la terre et l’eau rend possible des constructions monumentales et a été utilisé à travers les cultures pour construire des structures servant de maisons, d’espaces de rassemblement et de lieux de culte. Bien que l’on associe l’usage de la terre crue au passé, on assiste depuis une vingtaine d’années à une véritable renaissance de l’architecture en terre crue, portée par un mouvement international qui conjugue redécouverte des savoir-faire traditionnels et innovation technique. Des laboratoires comme CRAterre ou le mouvement « Frugalité heureuse et créative dans l’architecture et l’aménagement des territoires », initié en France en 2018, sont des exemples d’initiatives où la terre crue est mise de l’avant pour promouvoir une construction sobre, sensible et régénératrice, ancrée dans les matériaux locaux et les cycles du vivant.

Bien que ces idées influencent indirectement Christopher Varady-Szabo, il est important de préciser que sa pratique se distingue d’une approche utilitaire de l'architecture. Bien qu’il s’inspire des habitats naturels, les formes qu’il crée demeurent ambiguës, cocasses et souvent tirées d’un univers fantastique, à l’intersection de la matière et de l’imaginaire. Dans ce cas précis, Après la pluie, la boue suggère un songe qui n’est pas tout à fait heureux ; un récit qui penche malgré lui vers une vision plutôt sombre, voire apocalyptique, de l’avenir pour l’espèce humaine. Dans son ensemble, l’installation et ses habitants rappellent la forme d’un vaisseau posé face à un immense soleil recouvert de boue. L’association de ces éléments évoque un récit de grand déluge, ou le signal d’un besoin urgent d’évacuer la planète Terre, des mises en scène qui font écho à un sentiment très actuel et généralisé d’angoisse climatique et de solastalgie, un mot qui désigne cette douleur profonde ressentie face à la perte tangible de nos écosystèmes. Alors qu’il est largement démontré que l’activité humaine a un impact dévastateur sur le monde naturel, il semble pourtant impossible de ralentir.

En se tournant vers la boue, Varady-Szabo semble suggérer que c’est peut-être, au fond, tout ce qu’il nous restera, que cette matière frugale à fort potentiel est peut-être une solution pour garantir notre survie, pour imaginer des façons d’habiter le monde qui fassent du vivant le centre de nos vies.

Milly A. Dery




1 Traduction libre : « Earth architecture must remain subversive, disobedient, and idealistic. It can only achieve this by being realistic, pragmatic, and empathetic towards society and the state of the world. » Dans Wilson, Ariane, « Half a Century of Evolution: 1970-2020 », The Art of Earth Architecture, ed. Jean Dethier, p. 363.

2 On pense notamment à Enkidu dans la mythologie mésopotamienne, au Golem dans la tradition folklorique juive, à Adam dans la tradition biblique, à Pandore dans la mythologie grecque, ou, de manière plus contemporaine, à Clayface dans l’univers de Batman. 

3 Les expositions Architecture Without Architects au MoMA (964) et Des architectures de terre au Centre Pompidou (1981) ont révélé, il y a déjà plusieurs décennies, la beauté et l’ingéniosité de ces savoirs millénaires, suscitant un ébahissement et alimentant un regain d’intérêt majeur dans l’imaginaire collectif pour ces architectures à la fois ancestrales et résolument contemporaines.

Christopher Varady-Szabo

Originaire de Sydney en Australie, Christopher Varady-Szabo vit à Gaspé au Québec depuis plus de quarante ans. Après un an d'études d'architecture à l'Université de Nouvelle-Galles du Sud, il change d'orientation pour poursuivre une carrière d'artiste visuel. Il a complété un B.A. en beaux-arts en 1990 à l'Université du Québec à Montréal et une maîtrise en arts visuels à l’Université d’Ottawa en 2013. Il est activement impliqué dans le centre d'artistes autogéré Vaste et Vague à Carleton sur Mer. Son travail a été montré au Québec, en Ontario, en Saskatchewan, au Nouveau-Brunswick mais aussi en Suisse, en Finlande, en France, en Belgique et en Pologne. Il a réalisé plusieurs œuvres publiques et sa pratique est soutenue par le Conseil des arts du Canada et le Conseil des arts et des lettres du Québec.