Comme chaque année, la Fonderie Darling investit physiquement la Place Publique, en y aménageant une œuvre in situ. La commissaire invitée Laurie Cotton Pigeon présente cette année D.o.t.T.D. (Dance of the Techno-Demon [1]) du duo d’artistes montréalais Anna Eyler et Nicolas Lapointe. L’oeuvre consiste en une installation performative qui intègre une expérience de réalité augmentée [2]. Bien qu'elle arbore l’apparence banale d’un commerce ambulant de hot-dogs, elle incite le public à vivre rien de moins qu’une expérience directe avec l’esprit clairvoyant de la saucisse végétarienne ! Mêlant humour et réflexion philosophique, les artistes questionnent nos habitudes de consommation et notre relation aux technologies, par le biais d’une intelligence artificielle (IA) qui prédit notre futur. 

D.o.t.T.D. prolonge les réflexions abordées dans le cadre de la série de performances Circuits allégoriques pour logiciels humains de cette 13e édition de la Place Publique et nous propose de revoir la relation que nous entretenons avec notre corps, par le biais de l’ingestion et de la stimulation sensorielle. Les artistes dissimulés sous le décorum du vendeur de rue nous invitent, tout au long de la saison, à activer l’IA de cet aliment fétiche du consumérisme, en un outil divinatoire. Le mangeur épicurien ne pouvant résister, recevra de la main des artistes le divin hot-dog encore fumant, qui aurait le potentiel de se transformer en un puissant outil divinatoire. Lorsque le hot-dog sera placé sous le regard de  l’écran d’un cellulaire intelligent ou d’une tablette, le génie IA de la saucisse sera alors libéré. C’est donc le dispositif qui permettra au spectateur de générer les informations numériques et d’activer l’oeuvre. Toute la portée expérientielle de l’œuvre découle de cette mise en jeu du spectateur et de son niveau d’investissement. 

Des objets banals aux technologies prophétisant l’avenir, l’œuvre n’est pas sans rappeler que c’est bien « le médium [qui] est le message », une citation célèbre de Marshall McLuhan. Ainsi, malgré que ce soit les humains qui créent les technologies, selon McLuhan, elles nous construisent à leur tour. De l’imagerie populaire au fantasme mystique, l'expérience « hallucinatoire » du D.o.t.T.D. nous appelle à nous questionner sur la place du numérique et de la confiance aveugle que nous accordons au progrès technologique. Accessoire de transformation ou objet de leurre, l’esprit de la saucisse nous demande — comme une brèche importante qui nous lie à notre propre humanité — si par l’utilisation que nous faisons des technologies, nous leur concédons notre conscience individuelle et collective. Voire, notre consommation des technologies nous rend-elle aveugles ?

Dans un désir de prolonger l’expérience de l’œuvre in situ, les artistes présentent également la version Web du D.o.t.T.D, que le public pourra consulter dans le confort de sa maison. L’esprit divinatoire de la saucisse sera alors présenté sous le couvert d’une œuvre générative. De sorte que, pour connaître sa destinée, l’internaute devra téléverser sur le site Web, une image JPEG d’un hot-dog.


[1] Le titre de l’oeuvre fait directement référence à la discussion de Bronislaw Szerszynski sur la « techno-démonologie » (2006).

[2] La réalité augmentée se distingue de la réalité virtuelle par le fait qu’elle n’est pas complètement synthétique. Cette technologie fonctionne plutôt en augmentant la perception naturelle de l’environnement, par la superposition de composantes numériques 2-D ou 3-D sur l’environnement réel.

 

Anna Eyler & Nicolas Lapointe

PRATIQUE COLLABORATIVE

La pratique collaborative des artistes Anna Eyler et Nicolas Lapointe s’ancre dans une étude des environnements Web et des mondes informatiquement simulés, qui sont associés aux jeux vidéo et aux technologies immersives. Mêlant à la fois les arts numériques et la sculpture, leur démarche interdisciplinaire est inspirée par les liens de similitudes et de correspondances qui peuvent être dressés entre les réalités simulée et réelle. S’intéressant aux influences des objets numériques sur le quotidien et des manifestations de l’imaginaire technologique, ils cherchent à explorer leurs potentialités communicationnelles et relationnelles, en s’appropriant le langage des programmes informatiques. Au cours des dernières années, le duo a participé à diverses résidences locales et internationales, notamment au le centre d’artistes Verticale (Laval, 2018) et le Bòlit: Centre d'Art Contemporani (Catalogne, 2019). Leurs oeuvres ont été présentées récemment à la Galerie AVE (Montréal, 2019), au Re-Envision Film Festival (Royaume-Uni, 2019) et à l'Artist Project (Toronto, 2020).

ANNA EYLER

Anna Eyler est actuellement candidate à la maîtrise en beaux-arts à l’Université Concordia. Artiste multidisciplinaire (arts numériques, sculpture, et performance), ses axes de recherches portent sur l’étude de l’environnement numérique et de son impact sur l’expérience de la nature. Mêlant la sculpture à la modélisation 3D, sa démarche artistique repose sur l’exploration de la matérialité des codes binaires, des liens de correspondance entre ceux-ci et le monde réel. L’excellence de son parcours académique et artistique a été soulignée à de nombreuses occasions, par la bourse d’études supérieures du Canada Joseph-Armand Bombardier (2017), la bourse d’études universitaires Desjardins (2018) et le prix de l'Emerging Digital Artists Award (2018). Elle est aussi coordonnatrice du groupe de recherche Textile & Materiality de l’Université Concordia, depuis 2017.

NICOLAS LAPOINTE 

Nicolas Lapointe est un artiste multidisciplinaire (sculpture, arts numériques et installation) qui complète actuellement une maîtrise en beaux-arts à l’Université Concordia. Ses intérêts de recherche portent sur l’inscription du spirituel et de la portée anthropomorphique dans les technologies contemporaines. S’appuyant sur le caractère symbolique du langage informatique et scientifique, sa pratique artistique met en relation les liens de réciprocité entre les objets artificiels et naturels. Il est récipiendaire de la bourse d’études supérieures du FQRSC ainsi que la bourse Dale and Nick Tedeschi Studio Arts.