Walter Scott  /  Heavily Greebled

Heavily Greebled : des profondeurs de l’univers à celles de l’âme

En 2024, lors d’une entrevue accordée à la CBC, Walter Scott annonçait la fin des aventures de Wendy, à l’occasion de la promotion du quatrième chapitre de sa série de bande dessinée internationalement reconnue. Alors que The Wendy Award précipite le lectorat dans une nouvelle suite de mésaventures, où cette dernière est cette fois confrontée aux défis que le succès impose à la vie fictive d’une artiste ambitieuse et sensible, force est de reconnaître que Wendy – tout comme son créateur – a également conquis le monde de l’art contemporain, cette fois bien réel1.

Entre-temps, et loin des regards, un autre personnage prenait forme dans l’atelier de Walter Scott. Amorcé en 2020 en étroite collaboration avec la productrice Lindsay Allikas, Organza’s Revenge introduit une nouvelle protagoniste ainsi qu’un nouveau terrain de jeu : la science-fiction. Tout en prolongeant l’univers narratif de l’emblématique Wendy, ce film au genre inclassable permet à Scott d’explorer des zones d’autofiction encore inexploitées, à la fois intergalactiques et profondément émotionnelles. Récompensé par plusieurs festivals de cinéma depuis sa sortie en 2024, Organza’s Revenge est aujourd’hui présenté au monde des arts visuels2. Comment spatialiser, au cœur d’une exposition, ce court métrage à la singularité et à l'humour si marqués ? Comment amener Organza, à l’instar de Wendy, vers les publics des musées et des galeries ? C’est le défi que nous nous sommes donné avec l’exposition Heavily Greebled à la Fonderie Darling, qui incarne notre enthousiasme pour ce récit à la fois déjanté et perspicace, interrogeant l’impact somatique de nos blessures, ainsi que les notions d’acceptation, de pardon et de vengeance.

Bien que les deux personnages existent indépendamment, comprendre l’origine d’Organza nécessite néanmoins un retour à Wendy. En 2016 dans le cadre du Wendy Book Club, Walter Scott a écrit un script de science-fiction mettant en scène un personnage nommé Xendy, une version futuriste de Wendy. Lors de discussions, une idée émerge : transformer ce récit en film, opérer un passage du médium de la bande dessinée à celui du cinéma. Alors que les marionnettes prennent forme et que le projet avance, le besoin de se détacher de l’iconique Wendy se fait sentir. C’est ainsi que Xendy devient une nouvelle entité : Organza. Si le récit demeure inspiré de fragments autobiographiques et de stéréotypes culturels déjà présents dans l’univers de Scott, Organza ouvre néanmoins la porte à un registre émotionnel différent : plus vindicatif, plus tranchant, parfois même volontairement cruel. Organza –artiste quelque peu amère au cœur brisé – déploie un nouvel horizon de possibles à travers une subjectivité renouvelée.


Organza’s Revenge marque le passage audacieux de Scott du médium de la bande dessinée à celui du film, tout en préservant l’esthétique bricolée, sensible et incisive qui caractérise son œuvre. Situé quelque part entre l'animation et la prise de vues réelles, le film met en scène des poupées dont les visages sont animés en postproduction, évoluant dans des décors construits à partir de matériaux hétéroclites. Le titre de l’exposition, Heavily Greebled, fait directement référence aux greeblies, une technique d’effets spéciaux consistant à assembler des objets aléatoires afin de créer l’illusion d’une complexité mécanique. À la Fonderie Darling, Walter Scott transpose dans l’espace cette esthétique emblématique de la culture télévisuelle geek des années 1990. Parsemé de références niches aux séries cultes de la Liquid Television sur MTV ou de l’émission Mystery Science Theater 3000, l’environnement créé par Walter Scott donne au visiteur l’impression d’avoir rapetissé pour entrer lui-même dans l’intérieur du vaisseau spatial, où des marionnettes en peluche vert fluo l’accompagnent. Un paquet de pilules géant, des sièges gonflables miniatures, une énorme languette de bière sont mis en relation avec des objets de taille réelle, ce qui crée des jeux d’échelle improbables et une étrangeté irréelle. D’autres éléments du décor, par exemple la couleur rose kombucha des murs, rappellent les couleurs et les textures du film et finissent par semer le doute : sommes-nous dans un vaisseau spatial plongé dans une mare de kombucha ou à l’intérieur d’un corps ? Le voyage est-il intergalactique ou plutôt intérieur ?


Si les repères spatio-temporels demeurent volontairement flous, une chose reste certaine : le milieu de l’art apparaît comme un espace performatif et relationnel, où l’artiste, assailli de doutes constants, est tourmenté par le succès, qu’il soit le sien ou celui des autres. Au fil de ses escales sur la planète Kombucha, au Club Affect ou même à travers la radio de son vaisseau spatial, Organza est confrontée à des figures incarnant des réussites conformes aux standards les plus clichés : son ex-amant est une superstar du monde de l’art, une ancienne camarade de classe est devenue une pop star intergalactique, et sa nouvelle amie abandonne sa pratique pour se reconvertir en designer reconnue. Tout en les côtoyant, Organza tente de comprendre ses douleurs chroniques et son mal-être, en suivant les conseils douteux et parfois meurtriers de sa naturopathe.


Walter Scott le rappelle souvent : si ses personnages s’inspirent du réel, les récits qu’il construit ne le sont pas. Influencé notamment par l’artiste Kathy Acker et sa manière de déconstruire les structures narratives traditionnelles, Scott déploie une écriture de soi stratégique, lui permettant d’échapper à la pression du sérieux de l’œuvre d’art comme à l’austérité de certains discours théoriques. Par l’autofiction et l’expérience incarnée, il s’inscrit dans une tradition de voix féministe et queer qui mobilisent la subjectivité comme méthode critique en art contemporain. L’ancrage du récit dans un univers de science-fiction offre une double liberté : rien n’est possible, mais tout est vrai.


Chez Walter Scott, le choix des noms et des mots est essentiel. Ils ajoutent une strate d’humour et livrent certaines clés de lecture du récit, parfois même des doubles sens ou des éléments de préfiguration. Le nom du vaisseau, The Grievance, reflète le sentiment d’injustice ressenti par Organza à l’égard de son ex-amant, une relation qui, des années plus tard, continue de générer douleur et ressentiment. Le nom Organza, quant à lui, évoque l’agitation intérieure du personnage : un malaise viscéral se manifestant par des douleurs organiques d’origine psychologique et émotionnelle. Scott maîtrise avec brio les codes du non verbal, un registre d’autant plus remarquable qu’il s’applique ici pour la création des marionnettes sans visage, animées en postproduction. Le choix des expressions et du vocabulaire raille également une culture du care et du bien-être exacerbée, souvent contradictoire dans ses propres injonctions. L’usage généralement confus des pronoms non genrés, l’incapacité normalisée à prononcer des prénoms autochtones, ou encore les rapports de force problématiques pouvant exister dans les collaborations entre commissaires et artistes sont abordés avec une frontalité assumée. L’humour de Scott, fréquemment noir, se révèle à la fois puissant et critique, relevant d’une stratégie de survie face aux dynamiques politiques et relationnelles complexes du monde de l’art. Si la guérison d’Organza passe ultimement par l’acceptation et le pardon, l’exposition déploie une nonchalance féroce qui sert, subtilement, l’expression de la colère et de la vulnérabilité.

 

Milly A. Dery 

1L’univers de ce personnage désormais iconique a été décliné en peinture, en sculpture et en animation vidéo, et présenté dans les plus grandes institutions d’art contemporain. Par ailleurs, Walter Scott a été finaliste de nombreux prix prestigieux, dont le Prix Sobey pour les arts en 2021.

2Organza’s Revenge a remporté plusieurs distinctions, dont le Emerging Canadian Filmmaker Award au festival Inside Out (2025) ainsi que le People’s Choice Award for Canadian Short au Vancouver Queer Film Festival (2025).

Cette exposition est possible grâce au soutien de notre partenaire : 

 

 

Walter Scott

Walter Scott, originaire de Kahnawake, pratique le dessin, la sculpture et la vidéo. L’artiste a exposé son travail au Canada, en Europe et au États-Unis notamment en solo au Naughton Gallery à Belfast (NIR), au Remain Modern de Saskatoon et au Agnes Etherington Art Center de Kingston. En 2021, l’artiste a été finaliste du prix Sobey, représentant le Québec et il est représenté par la galerie Cooper Cole de Toronto. Wendy, sa série de bandes dessinées, a été publiée dans Canadian Art, Art in America et The New Yorker. Walter Scott est titulaire d’un baccaulauréat en beaux-arts de l’Université Concordia ainsi que d’un maîtrise de l’University of Guelph.